
Actualités (NON EXHAUSTIF)
Un roman bien écrit avec « des parodies de jargon technocratique international » « qui se lit avec plaisir » sur Roberto Garcia Saez
Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette

Utiliser les fonds de l’ONU pour une politique de santé dans les pays du tiers monde est aussi laborieux que de faire entrer un éléphant dans une chaussette. Le titre est ici bien choisi parce que le roman, un tantinet policier, évoque les tribulations d’une société de conseil embauchée par le programme mondial au Congo pour traiter le sida, le paludisme et autres choses encore. La société est efficace, remerciée pour son bon travail, mais hors procédures le plus souvent. Car la bureaucratie onusienne n’a rien à envier à la bureaucratie américaine – dont elle est dérivée. Il faut tout documenter, tout justifier, se barder d’autorisations après appels d’offre dûment effectués. La fameuse « transparence », si démocratique en théorie, est en termes d’efficacité redoutablement contreproductive. ONU signifie Ô nu, ce qui veut dire se mettre à poil devant les technocrates en pompes Gucci bien cirées des couloirs climatisés du siège de New York, alors que les besoins sur le terrain, dans la touffeur tropicale, la crasse et la poussière, sont incommensurables.
L’auteur s’est spécialisé dans le conseil aux politiques de santé, parfois fonctionnaire sur contrat de quelques années, parfois consultant. Il a œuvré à l’ONU, à l’OMS, au Fonds mondial, à l’Union européenne ; il est allé en Afrique, en Asie, à Genève. Il connaît bien ce milieu d’humanitaires de haut vol, passant leur temps dans les avions entre deux réunions, se sentant investis d’une mission de la plus haute Importance, au-dessus de tout pouvoir au nom du soin.
Si Patrick, son personnage de chef de projet sanitaire pour l’ONU officie en Afrique, qu’il aime bien, il se repose en Thaïlande, paradis de tous les plaisirs. Sa femme Isabella oscille entre Bangkok où ils viennent d’acheter un appartement, à Londres où elle poursuit une formation médicale spécialisée à l’international, et l’Espagne où elle a sa famille. Le traqueur de malversations est Paul, policier anglais parvenu à force de cours du soir et de persévérance au poste de représentant britannique au nouveau service des fraudes à l’humanitaire, une sorte de Tracfin onusien. Pétri de bonnes intentions presbytériennes contre la corruption, Paul ne voit pas plus loin que le rendement exigé de lui par les instances ; il ne voit pas que tout dollar claqué hors des clous bloque la machine de l’aide médicale et que les gens sur le terrain en claquent.
Un roman bien écrit, découpé en chapitres courts traitant chacun d’un sujet qui fait avancer l’histoire, avec des personnages bien typés, des parodies de jargon technocratique international en regard de la réalité du terrain, et des échappées sexuelles de tous genres en guise de récréations. Se lit avec plaisir.
Un éléphant dans une chaussette est suivi par Dee Dee Paradize, l’acte 2 du même théâtre, paru aux mêmes éditions et dont je rendrai compte bientôt.
Roberto Garcia Saez, Un éléphant dans une chaussette, 2021, éditions Atramenta Finlande, 232 pages, €22.00 e-book Kindle €9,99
Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
« Du développement durable à la durée bergsonienne » par Emmanuel Jaffelin dans « Entreprendre »
Du Développement Durable à la Durée bergsonienne
Par Emmanuel Jaffelin, philosophe, auteur des Célébrations du Bonheur (Michel Lafon, 2021)
Visiblement, l’idée de «Développement Durable» est née en deux temps:
1/ Vers la fin des années 60 apparaît le conflit entre l’écologie et l’économie qui conduit à la naissance de ministères de l’environnement (1969 aux Etats-Unis, 1971 en France). En 1972, Stockholm accueille une conférence de l’ONU sur l’environnement abordant principalement trois thèmes:
a- l’interdépendance entre les êtres humains et l’environnement naturel
b- les liens entre le développement économique et la protection de l’environnement
c- la nécessité d’une vision mondiale et de principes communs.
Ignacy Sachs, notamment, insiste sur la nécessité d’intégrer dans ce projet l’équité sociale et la prudence écologique.De cette démarche découle la création du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) qui développe le concept d’Ecodéveloppement.
2/ Mais dans les années 1980, apparaissent les pluies acides, le trou dans la couche d’ozone, l’effet de serre, la déforestation, la catastrophe Tschernobyl. Se développent alors les projets de biodiversité, le Principe de Précaution, la gestion des risques. Et ainsi apparaît en 1980 l’expression de Développement Durable («sustainable Development», traduit d’abord par «développement soutenable»!) expression qui passe inaperçue!
En 1983 est créée à l’ONU une commission indépendante produisant le rapport Brundtland intitulé «Our Common Futur», «Notre Avenir à tous». Ce rapport creuse un fossé entre l’environnement et les politiques publiques: il s’y développe l’idée embryonnaire de «Sustainable Dévelopment», autrement dit «Développement soutenable ou Durable». La Commission Brutland produit en 1987 un Développement capable de répondre aux besoins présents sans compromettre les générations suivantes.
Depuis 1987, cette expression de Développement Durable est adoptée dans le monde entier et repose sur une conception non Bergsonienne de la Durée, voire sur une non réflexion!
Qu’est-ce qui est durable pour cette vision écologique du temps?
Réponse : ce qui n’affecte pas les générations à venir. Dit autrement, cette écologie distingue l’avant et l’après et véhicule une conception du temps que Bergson dirait très «spatialisée»! Ainsi, si Bergson, mort en 1941, avait été témoin de l’émergence de ce concept qui fonde une idéologie écologique mondiale, il aurait probablement montré que:
1- l’idéologie écologique ne réfléchit pas au temps et confond le temps et la Durée puisque, selon Bergson, n’est pas temporel ce qui est Durable!
2- une écologie bergsonienne repenserait le développement durable en montrant qu’il doit prendre en compte la qualité, et non la quantité!
Selon Bergson, la Durée est un changement perpétuel, comme le fleuve du philosophe antique Héraclite.
Or, les écologistes n‘aiment pas le changement . Ils supportent l’évolution darwinienne – et encore – mais le changement, que Nenni! En tous cas, pas le changement que l’être humain «inflige [1]» à la planète: l’homme, par le développement de sa technique, entraîne la mort de nombreux animaux[2] et la disparition de nombreuses espèces vivantes (animales et végétales). Le nucléaire, entre les bombes et les accidents des centrales nucléaires, risque de tuer la vie sur de grandes surfaces de la planète Terre et, le réchauffement de la planète, due à la pollution, menace la vie de toutes les espèces vivantes- l’ humaine incluse – dans certaines régions de ladite planète! Bref, si les écologistes peuvent annuler cette manie du changement, ils ne voient pas comme un mal de nous ramener à vivre dans les cavernes de l’homo sapiens!Dans son livre, Le Nouvel ordre écologique[3], Luc Ferry défendait la thèse selon laquelle l’écologie profonde plongeait ses racines dans le nazisme[4]!
Mais, pour critiquer philosophiquement l’écologie, revenons à Bergson qui défend l’idée selon laquelle la Durée n’est pas un ensemble de moments homogènes: une telle conception consistant, selon Bergson, à spatialiser le temps en faisant d’une ligne droite de 100 mètres, l’addition de 10 segments de 10m ou d’un événement, une succession de moments homogènes!Regardez ainsi la répartition homogène des heures et des minutes sur une vieille horloge ou montre classique.
Or, la Durée suppose la prise en considération du temps dans une réalité hétérogène, signifiant d’abord qu’aucun instant ne correspond à un autre ( telle cette lecture que vous faites de cet article dont le moment n’a rien à voir avec celui que vous passez à regarder la tv ou le dehors par la fenêtre du train).
En nous invitant à penser le temps comme Durée, Bergson nous incite à comprendre que le temps est alors d’autant plus réel qu’il est subjectif! Paradoxalement, il n’y a donc pas plus ob-jectif que le sub-jectif puisque le su-jet développe une connaissance ou une relation à la réalité qui est« objective » car « perçue ». Le temps est mesuré (avec une montre ou un chronomètre), non la durée qui est vécue par un sujet patient ou impatient.
Dès lors, il va de soi que les écologistes s’intéressent autant à la Durée qu’un chat se soucie de l’ENA! Voulant couvrir leur discours politique d’une justification scientifique, les écologistes préfèrent numériser, et chiffrer temporellement, les conséquences de la vie et de l’activité humaines. C’est ainsi que selon certains, le risque environnemental a débuté à la fin du XXe siècle et précipitera la fin de l’humanité:
«Depuis la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, les crises écologiques se sont multipliées, pour former, avec le réchauffement climatique et la perte de biodiversité notamment, une crise écologique globale, dont les causes restent discutées. Quoi qu’il en soit, l’humanité est confrontée aujourd’hui à une « question écologique » à laquelle les générations présentes ont commencé à répondre par la prise en compte des exigences de développement durable et par des mesures de transition écologique et solidaire. À cette question, les générations futures devront aussi répondre[5].
« D’une crise à une autre, le réchauffement climatique continue d’inquiéter les militants qui ont installé une horloge d’un nouveau genre dans les rues de New York. Un compte à rebours détaillé par The Independent, qui chiffre le temps qu’il nous reste pour agir si l’on ne veut pas que les conséquences du réchauffement climatiques ne soient irréversibles. Soit 7 ans et 97 jours.[6] »
L’écologiste ne « pense » pas puisqu’il soumet sa pseudo pensée au calcul et définit le Dépassement écologique en tant que dépassement global lorsque la demande de l’humanité vis-à-vis de la nature excède les capacités régénératives de la biosphère. Cet état se traduit par l’appauvrissement du capital naturel sous-tendant la vie sur terre et l’accumulation des déchets. On voit bien que l’écologiste pense par additions et soustractions. Il calcule pour fixer par exemple, et notamment, la date sinistre (écologiquement parlant) :
Le Jour du Dépassement de la Terre ( l’Earth overshoot day) est un indice non bergsonien, mais devenu emblématique et illustrant la date où, chaque année, l’humanité a consommé plus de ressources que la planète ne peut en régénérer en un an. Il est calculé chaque année par l’ONG Global Footprint Network en collaboration avec le WWF, et il propose une mise en perspective depuis 1971 :
En 1971, le jour du dépassement était fixé au 24 décembre.
- En 1987, la biocapacité de la Terre est dépassée. Depuis, la consommation mondiale en ressources ne cesse de s’amoindrir.
- En 1997, l’Earth overshoot day était fixé à fin décembre.
- En 2000, le jour du dépassement était le 1er octobre.
- En 2010, il tombait le 21 août.
- En 2013, c’était le 20 août.
- En 2016, la biocapacité de la Terre était dépassée dès le 8 août.
- En 2017, il tombait le 2 août.
- En 2018, le jour du dépassement a été fixé au 1er août.
Et, en 2019, il arrivait le 29 juillet.
- En 2020, pour la première fois, le jour du dépassement recule de 3 semaines grâce à la pandémie de COVID-19.
- En 2021, le jour du dépassement est de nouveau fixé au 29 juillet, à 100 jours de la prochaine Conférence des Parties sur le climat (COP26)…
Ce dépassement se révèle global lorsque la demande de l’humanité vis-à-vis de la nature excède les capacités régénératives de la biosphère. Cet état se traduit par l’appauvrissement du capital naturel sous-tendant la vie sur Terre et l’accumulation des déchets. Un développement durable devrait donc prendre en compte le risque et les conséquences négatives de ce dépassement. Le problème tient au fait qu’en définissant ce problème du dépassement par un «avant» et un «après» , la vision écologique reste prisonnière d’une pauvre conception du temps, c’est-à-dire d’une conception qui remonte à Aristote qui définissait le temps comme «le nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur».
Or, selon Bergson, il importe de distinguer le temps et la Durée, le premier n’étant que la seconde spatialisée puisqu’il s’agit de le représenter par des intervalles ou un repère orthonormé, ce qui est propre à l’espace que l’homme soumet aux mesures et au quantifiable. Etrangère au Temps, la Durée serait un changement perpétuel, un passage et non une succession d’états différents.
J’ignore combien de temps dureront les mouvements écologiques, une chose est sûre : ils méprisent la Durée.
Bergson prend l’exemple de l’arbre pour illustrer le fait que ce végétal incarne la Durée puisque ses évolutions sont l’incarnation pure du temps, contrairement au simple mouvement d’une aiguille sur une horloge[7] ! Les évolutions de l’arbre seraient ainsi la pure expression du temps.
La Durée aurait par conséquent peu de rapport avec ledit Développement Durable qui comptabilise les phénomènes physiques et biologiques dans une conception du temps très spatialisée. Le temps présent voit les événements du passé «fusionner» avec ceux du présent, et non «s’additionner». La Durée est donc un passage, un changement perpétuel et non une succession d’états différents.
Résultats : au sens bergsonien, le Développement Durable devrait plus fonctionner comme un embryon ou un arbre que comme un catalogue de mesures qui réduit la durée au temps, donc à l’espace, et la vie politique écologique ferait mieux de s’intéresser à une mort de la durée, de la nouveauté et de l’improvisationqu’à la disparition des espèces animales et végétales.
Pour conclure, disons que
1- pour préserver l’idée bergsonnienne de la Durée, il vaudrait mieux appeler ce projet écolo en langue française «Développement soutenable» plutôt que «Développement durable», ce syntagme écolo venant, en anglais, de «sustainable development»
2- le véritable sentiment humain n’est pas catastrophiste:« Le sentiment lui-même est un être qui vit[…] Mais il vit parce que la Durée où il se développe est une Durée dont les moments se pénètrent ; en séparant les moments les uns des autres, en déroulant le temps dans l’espace, nous avons fait perdre à ce sentiment son animation et sa couleur. Nous voici donc en présence de l’ombre de nous-mêmes. Nous croyons avoir analysé notre sentiment, nous lui avons substitué en réalité une juxtaposition d’états inertes, traduisibles en mots, et qui constituent chacun l’élément commun, le résidu par conséquent impersonnel des impressions ressenties dans un cas donné par la société entière »[8]
[1]– Selon l‘UICN (l’Union Internationale pour la Nature plus de 12.000 espèces animales sont menacées; et environ trois espèces végétales disparaissent chaque année depuis 1900.
[2]– A commencer par ceux qu’il mange
[3]– Le Nouvel ordre écologique, Grasset, 1992
[4]– l’homo sapiens n’était ni nazi ni écolo !
[5] Wikipedia, article « Crise écologique »
[6]– https://www.france24.com/fr/20200925-combien-de-temps-pour-sauver-la-plan%C3%A8te-d-une-catastrophe-clim
[7]– horloge qui n’indique le temps qu’en surface
[8]– Bergson : Essai sur les Données immédiates de la conscience, chapitre 2, in Oeuvres, Édition du centenaire, mars 1984, p88 :
86ème Prix Cazes dans le Figaro
86ème Prix Cazes dans le Figaro


L’écrivain François Coupry dans Lettres capitales
Interview. François Coupry : « Je crois parfois que je ne suis pas de ce monde »

François Coupry publie le deuxième tome de l’Agonie de Gutenberg. Ce Journal extraordinaire, fables & paradoxes reprend le sous-titre du premier volume actualisé sous la forme de Vilaines Pensées 2018-2021. Il s’agit, comme pour le texte précédent, d’un journal décalé, drôle où on retrouve la pittoresque famille Piano, avec des textes cultivant l’ironie et l’humour noir, vrai panorama d’une société en pleines mutations et en recherche d’identité.
Pourquoi un deuxième tome dans ce cycle journalistique construit autour du titre l’Agonie de Gutenberg ? La crise du covid est passée entre temps par-là, en quoi a-t-elle changé la thématique de ce second tome ?
Dès les Vilaines Pensées de 2013, dès le début de l’écriture de ce faux journal qui paraissait sous forme de blog, j’ai eu l’intuition qu’il formerait une sorte de grand roman déconstruit, ou plutôt en construction. Un immense immeuble baroque et rococo, où l’on se perd et se retrouve dans les couloirs, les ors et les beaux et béants délabrements. Chaque actualité y participerait, le déterminerait dans son chaos. Le tome 2, les Vilaines Pensées de 2018 à 2022, devait enrichir et conclure ce magma en fusion. Et la crise mondiale de la Covid pouvait servir de final. Mais à la disparition de mon éditeur, Pierre-Guillaume de Roux, et à cause justement de cette pandémie qui ralentissait tout, nous plongeant dans une hébétude, une impuissance, j’ai publié ce tome 2 sans le conclure, laissant le chaos lui- même en suspense : il manque une dizaine de textes déjà publiés sur mon blog, puisque la prépublication numérique reste le fondement d’une Agonie de Gutenberg. Une publication papier de la totalité des Vilaines Pensées 2013-2022 est prévue pour bientôt, comme constituant un tout, y compris dans son émiettement.
Vous optez pour la forme du journal, en le qualifiant d’« inachevé, infini ». En quoi, cette forme littéraire de la notation feuilletonnesque garde selon vous son actualité de nos jours et quel est le rapport qu’elle entretient avec les réseaux sociaux ?
Oui, un roman formant un tout, mais sur un principe d’inachèvement et de la multiplicité des voix, en une suite de fables, de saynètes, de courtes histoires exemplaires et transgressives. Un journal écrit comme par un grand nombre d’auteurs qui se chevauchent, se contredisent, se reprennent, se répètent, un éclatement de points de vue. Une actualité est vibrante aujourd’hui, une guerre nourrie par des discours russes et ukrainiens, des récits, des fictions qui s’opposent, partent de visions du monde radicalement différentes, laissant les spectateurs perplexes et incapables de définir une vérité, et même une réalité. On est au cœur de la philosophie de cette juxtaposition des Vilaines Pensées, de ce chaos qui sans cesse nous répète qu’il n’y a pas de réalité certaine, mais uniquement des tonnes de mensonges, de faux faits, qui ne peuvent jamais dire précisément ce qui se passe, ce qui s’est passé. La fiction crée le monde, à chaque seconde. J’avais toujours rêvé d’un livre formé de voix différentes fermées sur elles-mêmes et leurs illusions, c’est fait.
Serait-il possible de nous donner quelques lignes principales concernant les thématiques que vous abordez dans ce deuxième volume ? Vous en énumérez quelques-unes que voici : « l’éclatement de la cohérence des individus, le renversement des idées et des valeurs, la lutte des cultures ». En quoi ces thématiques sont-elles le symbole des mutations qui sont intervenues ces dernières années dans les mentalités contemporaines ?
En plus de ces thèmes que vous évoquez, et qui sont la base de ce que je peux penser, j’ajouterai ce que les multiples voix de tous les auteurs de ces fictions, ces diaristes incorrects, ressassent également : une mondialisation future éclatée, sans aucune souveraine uniformité, rien que des points de vue qui ne peuvent s’entendre ou se regarder, qui se détestent, se battent les uns contre les autres. Le tout raconté non seulement par ces multiples voix diverses, mais de façon pointilliste par courtes allégories, des constructions imagées de l’existence humaine, le mythe de la caverne en est le plus bel exemple, que je m’efforce à imiter, ou à perturber. Toutefois, le thème central et primordial, c’est l’émiettement intime de chaque être humain qui n’obéit à nulle nécessité psychologique ou psychanalytique, mais qui n’est qu’un désordre sans enchaînement de causes à effets, un bric-à-brac contradictoire de gestes, d’émotions, sans aucune unité. De même qu’il n’y a donc aucune unité possible au sein des états, rien que des groupuscules qui ne peuvent se parler, des fractures qui s’élargissent à chaque pas.
Les lecteurs fidèles à votre œuvre littéraire, que ce soit du premier volume de ce journal, comme dans d’autres livres comme le Rire du Pharaon, Le Fils du Concierge de l’Opéra, Souterrains de l’Histoire, La Femme du Futur et autres contes paradoxaux pour ne citer que ceux-là se nourrissent avec joie de votre talent incontestable de conteur. Sans aucune tendance à schématiser les secrets de votre écriture, j’aimerais vous demander d’où puisez-vous tous ces sujets et tout simplement comment arrivez-vous à inventer toutes les histoires qui peuplent les pages de vos livres ?
Je suis sourd d’une oreille, et j’ai été élevé dans une tradition provençale, régionaliste, qui haïssait la France, les oppresseurs, tel est le secret. Donc je n’ai de pays que moi-même. Et je suis obligé d’inventer la moitié des choses, celle que je n’entends pas. D’où mon idée que la vérité et le réel n’existent pas. Il m’est arrivé tant de fois de devoir reconstruire ce qu’un interlocuteur me confiait du côté de l’oreille gauche, je suis bien loin des certitudes bornées des professionnels de la politique ou des plombiers, je suis bien plus près des ornithorynques. Je crois parfois que je ne suis pas de ce monde, les téléviseurs s’arrêtent dès que je les croise, les ordinateurs explosent, les verres se brisent dès que je les saisis. Je suis en inadéquation radicale avec le monde ordinaire. Un extraterrestre, malheureux ou trop heureux de ne pas participer du commun des mortels.
À quelle distance situez-vous votre écriture du genre du conte philosophique, surtout dans le côté de critique des mœurs ou autres aspects de société que sa définition lui attribue à juste titre ?
Je ne peux me déplacer sans avoir à mes côtés les contes de Voltaire, de Swift et de Kafka. Je me sens, avec orgueil et humilité, dans cette lignée où l’on retrouve l’allégorie, la métaphore, la dérision surtout, le sourire devant la bêtise des constructions humaines, le mépris devant tout ce qui se croit moderne, d’avenir, et qui n’est qu’une répétition, une redite constante de ce que l’abrutissement des médias nous empêche de regarder.
Impossible de ne pas évoquer le fameux Monsieur Piano, votre personnages fétiche. Qu’il annonce la fin du monde ou qu’il assiste aux côtés du narrateur aux dissertations sur des choses inattendues comme Les Ânes astrophysiciens, ce vénérable et sage personnage est de tous les combats. Pourriez-vous nous rappeler qui est-il et comment l’avez-vous créé comme personnage de fiction ?
Petit à petit, dès 2013, commençant une aventure sans connaître le couronnement d’une œuvre, me vint entre les pattes un personnage, parmi les multiples auteurs qui m’imitaient moi-même, ce Piano, né d’une formule bébête : qui va piano va sano. Et ce Piano a pris du poids. Une présence qui a fondé une famille, s’est imposée à moi comme un leitmotiv, avec son petit-fils Clavecin, informe et ectoplasmique héros du BD, l’être humain de notre futur, son chien Tengo San, philosophe de la relativité des connaissances entre les animaux et les humanoïdes, l’âne von Picotin, qui voyage dans le temps, voyant supersonique. Cette famille, sans cesse recomposée, s’est construite dans la déstructuration de l’Histoire humaine, allant vers le passé, revenant vers le futur. Pour aboutir à un final ouvert qui ne sera lisible que lorsque cette Agonie sera offerte, bientôt donc, dans sa totalité. Totalité inachevée et infinie, bien sûr, évidement, heureusement.
Multiples et inattendues, d’autres histoires marquent votre journal apportant chacune dans ses conclusions une image du monde qu’elles décrivent. Difficile d’en choisir l’une ou l’autre. Mais je vais me risquer quand même et vous inviter à nous parler d’abord de cette fameuse histoire de trains qui sont toujours en retard et qui bouleversent le fonctionnement du monde.
Chaque histoire, dès l’innocent début en 2013, s’organise et se désorganise en vue d’un bouleversement du socialement correct, dans le remue-ménage des points de vue irréconciliables. Ces saynètes, ces fables, ces textes quotidiens, sont des paradoxes. C’est-à-dire des violations de la pensée commune, des réflexes et des références ordinaires, tu ne tueras point. Mais aussi, surtout, voir le monde avec une autre logique, oui comme si on était vraiment un extraterrestre. Affirmer l’incommunicabilité des multiples civilisations humaines, et aussi des multiples civilisations des autres planètes, sous d’autres soleils, et jusqu’à l’infiniment petit où selon les recherches quantiques les mouvements des particules sont indéterminés, telles des Vilaines Pensées. Ou tels des trains.
Ou bien de l’étrange Éléonore Benedict une femme qui, pour prouver son humanité détruit tout autour d’elle pour la simple raison d’aller jusqu’au bout de son humanité.
Chaque histoire de ce journal dont chaque page est une facette, et de plus en plus au fur et à mesure de ce fourmillement, tend vers le pressentiment de l’extinction, l’anéantissement de l’humanité, qui a cru construire un monde qui ne fonctionne plus, où toutes les idées s’écroulent et qui cherche toujours vainement une indicible réalité, une vérité impensable.
Et, enfin, revenons à cette année 2020 où les gens cachés derrière des masques et de voiles sanitaires s’imaginent pouvoir se cacher des peurs existentielles comme « de singes pensants ». La satire est ici plus que directe et me pousse à vous demander si le monde tel que nous le voyons aujourd’hui ne singe pas plutôt la réalité que de la vivre pleinement ? S’il fallait retenir une seule image de ce que vit dans ce début de siècle l’humanité, laquelle serait-elle ?
L’ignorance, l’acceptation de l’impuissance d’avancer les yeux bandés, au milieu d’autres animaux, singes ou monstres marins, mieux clairvoyants que nous, et que nous n’avons pas encore tués. Et aussi, soyons pour trente secondes optimistes, l’oubli de la culpabilité, la vertu de l’innocence et peut-être du rire dans le cosmos.
Propos recueillis par Dan Burcea
En photo, François Coupry avec son attachée de presse Guilaine Depis
François Coupry, l’Agonie de Gutenberg, Vilaines Pensées 2018-2021, FCD-LIVRES, 2021, 224 pages.
Le prix Cazes 2022 remis à Gautier Battistella et Mathilde Brézet (Livres hebdo)

Gautier Battistella pour son roman Chef (Grasset, 2022) et Mathilde Brézet pour son essai Le Grand monde de Proust (Grasset, 2022) sont les lauréats ex æquo de la 86e édition du Prix Cazes. La cérémonie s’est déroulée, comme le veut la tradition, dans la brasserie Lipp à Paris.
Guillaume Millo a été l’invité de Radio IDFM le 19 avril 2022
Guillaume Millo a été l’invité de Radio IDFM le 19 avril 2022
Avec Christophe Medici

Le grand entretien de Colette Portelance sur l’intelligence par Sophie Rey
LE GRAND ENTRETIEN DE COLETTE PORTELANCE
Vernissage exposition Femmes de la Louisiane par Emilie Molinero mardi 19 ou jeudi 21 avril 2022 à 19h
Exposition Femmes de la Louisiane

Sortie du livre Femmes de la Louisiane Par Emilie Molinero
Femmes de la Louisiane est un livre photographique qui dresse le portrait de dix femmes, de 22 à 83 ans, vivant à l’hôtel La Louisiane, Chelsea Hotel à la parisienne situé au coeur de Saint- Germain-des-Prés.
Ce travail est à la fois une expérience poétique du lieu et une rencontre avec des personnes aux vies riches et émouvantes, incarnant les féminités d’aujourd’hui.
L’édition est bilingue français/anglais.
Le livre est imprimé en 225 exemplaires, dont 25 en édition limitée avec tirage signé, pour cette première édition.
132 pages, format 20,5 x 32,5 cm.
Imprimé en France sur papier d’art.
Couverture tissée.
Il est en vente à date:
- – Leicastore Rive Gauche, 13 rue du Cherche-Midi, 75006 PARIS
- – L’hôtel Louisiane, 60 rue de Seine, 75006 PARIS
- – En ligne sur www.emiliemolinero.bigcartel.com
L’hôtel La Louisiane est un hôtel familial situé au cœur de Saint Germain-des-Prés. Depuis les années vingt, il s’est forgé une réputation d’hôtel littéraire. Des noms d’hôtes illustres résonnent encore entre ses murs : Sartre, Beauvoir, Greco, Tarantino… Il s’est toujours tenu à la lisière du monde culturel, accueillant les nouveaux mouvements artistiques et littéraires de son temps. Haut lieu du jazz, de l’existentialisme, de la liberté d’expression… Jusqu’à dernièrement, pendant la pandémie de Covid-19, alors que les touristes internationaux disparaissaient progressivement et que les Français se confinaient, l’hôtel est resté un lieu de liberté et d’accueil.
C’est à ce moment-là que j’ai fait sa connaissance. Pénétrer dans La Louisiane pour la première fois est une expérience inoubliable. Ses couloirs étroits et tortueux, ses rideaux fleuris et surtout ses murs marqués par les hôtes du passé titillent l’imagination. On est happé par ce lieu jamais à la mode, mais résolument moderne.
Aujourd’hui, la tradition d’accueil et de soutien aux artistes perdure. Parmi eux, des femmes en quête d’elles-mêmes ou d’une vie nouvelle, qui viennent chercher cette «chambre à soi», si chère à Virginia Woolf. Au fil des couloirs et des étages, des portes s’ouvrent : Tina, Emilie, Nathanaëlle, Mariam, Charlotte, Anna, Catherine, Shana, Madison et Julie-Amour… Dix histoires de femmes, dix histoires de lieux.
Portrait des dix femmes :
Tina
Tina a soixante-et-un ans et vit en Suisse. Elle se marie jeune et a deux enfants. Durant cette première partie de vie, elle exerce comme infirmière urgentiste, puis comme ostéopathe, faisant du soin des autres sa priorité.
Après son divorce et sa rencontre avec l’artiste calligraphe Lalou, Tina allie son goût pour la danse et le soin du corps en créant avec lui une nouvelle discipline, la Téhima. Celle-ci se compose d’un ensemble rigoureux et chorégraphié de gestuelles inspirées de l’alphabet hébraïque.
Tina forme des professionnels à cette pratique depuis dix ans. Chaque fois qu’elle vient enseigner à Paris, elle séjourne à l’hôtel La Louisiane, seule ou avec Lalou, un habitué des lieux depuis longtemps. Elle y répète ses danses dès le petit matin.
Mariam
Mariam a quarante ans. Née de mère marocaine et de père français, elle a grandi au Luxembourg où son père occupait un poste de haut fonctionnaire. Enceinte à vingt-et-un ans, elle abandonne ses études à Oxford pour suivre son mari à Riyad puis à Dubaï.
Mariam connaît une vie fastueuse mais éprouve rapidement la solitude de mère au foyer. Après plusieurs années de vie commune, elle rentre à Paris avec son fils et divorce à trente-sept ans. Aujourd’hui, elle retrouve son indépendance et se lance dans l’écriture.
Mariam s’installe temporairement à La Louisiane en mai 2020, pour écrire. Elle y reviendra en novembre 2020 pour achever ce travail personnel.
Catherine
Catherine vit dans le Perche et a soixante-quatorze ans. Très jeune, poussée par la faillite de la cidrerie familiale, elle se lance dans la décoration puis la mode, en créant la marque Tartine et Chocolat au début des années soixante-dix. Chacun de ses projets est un succès mondial et propulse la jeune femme au rang des plus grandes fortunes de France. Durant cette même période, elle se marie à deux reprises et donne naissance à cinq enfants.
Aujourd’hui, après la création de chambres d’hôtes dans l’Aubrac, elle retourne dans son Perche natal pour lancer un nouveau concept hôtelier en compagnie de l’un de ses fils.
Catherine revient une fois par mois à Paris. Depuis vingt ans, à chacun de ses séjours, elle loge à La Louisiane, de préférence dans l’une des chambres rondes.
Charlotte
Charlotte a trente-sept ans. Elle est née dans une famille bourgeoise du Sud-Ouest au mode de vie bohème. Après des études de lettres, elle vient travailler à Paris quelques années sans trouver sa place ; elle retourne vivre à Bordeaux.
Il y a cinq ans, Charlotte s’installe de façon permanente à Paris, suite à sa rencontre avec Xavier, le propriétaire de La Louisiane.
Depuis le confinement de mars 2020, elle s’est investie professionnellement et émotionnellement dans la vie de l’hôtel et prend en charge le développement culturel de l’établissement.
Depuis la réception de l’hôtel, où elle travaille l’après-midi et le soir, Charlotte écrit des nouvelles.
Emilie
Emilie a cinquante-quatre ans. Après une enfance difficile dans une famille autoritaire et mal aimante, son DEA de Lettres en poche, elle s’installe à Paris où elle restera vingt-cinq ans. Elle y mène une vie libre et indépendante. Critique littéraire pour la presse et la télévision, Emilie se lance ensuite dans l’écriture de nouvelles et de romans.
Il y a quatre ans, pour mieux se consacrer à cette activité, elle décide de retourner vivre dans son Pays Basque natal. A côté de son travail d’écriture, Emilie est aujourd’hui assistante auprès d’enfants handicapés et se forme à la psychothérapie pour soigner les traumatismes graves.
Elle revient souvent à Saint-Germain-des-Prés et loge à La Louisiane, un point d’ancrage dans son travail d’écrivain.
Anna
Anna a trente-sept ans. Elle a grandi en Ukraine où elle a fait des études pour devenir professeur des écoles. A vingt-cinq ans, elle part vivre à Ljubljana en Slovénie, où elle gagne sa vie comme serveuse. Il y a quatre ans, elle débarque à Paris et rencontre Jean-Jacques, ex-homme d’affaires, à la terrasse du Flore. Elle travaille aujourd’hui de temps en temps comme figurante ou serveuse et assiste son compagnon dans son quotidien.
En raison de la guerre civile en Ukraine et de l’épidémie de Covid-19, Anna n’a pas revu ses parents depuis huit ans.
Elle réside de façon permanente à La Louisiane depuis bientôt deux ans.
Madison
Madison a 22 ans. Elle a grandi en Arizona sans connaitre Paris autrement que par les livres et la télévision. Elle la découvre lors d’une courte visite et se sent immédiatement liée à cette ville dont elle perçoit une personnalité forte et vibrante, loin des clichés qu’elle imaginait.
Elle décide d’y vivre en travaillant comme jeune fille au pair. Elle fait alors la rencontre d’Henrick, veilleur de nuit à La Louisiane et poète surréaliste. Après une expérience malheureuse dans la famille où elle travaille, elle rejoint son compagnon à La Louisiane en janvier 2020, et s’y installe.
Chaque nuit, elle travaille dans sa chambre qui est pour elle tout à la fois matériau créatif, atelier et refuge.
Julie-Amour
Julie-Amour a 47 ans et est la petite-fille de Juliette Gréco. Elle est née à Paris, mais a beaucoup voyagé. Enfant, elle suit sa mère comédienne sur les tournages, puis étudie en pension.
Elle exerce ensuite plusieurs métiers qui l’amènent à poursuivre ce mode de vie nomade : employée dans le tourisme équestre, assistante de production dans le cinéma, tâcheron dans les vignobles, puis animatrice pour le service de l’enfance à la mairie de Nanterre.
Il y a quinze ans, près avoir sillonné la France, l’Espagne et une partie de l’Afrique à vélo, elle se marie et s’installe à Roscoff. Elle y lance un food truck et une conserverie.
Aujourd’hui, suite à la mort de sa mère et de sa grand-mère, elle consacre une grande partie de ses journées à la gestion du patrimoine de Juliette Gréco. A côté, elle écrit des nouvelles.
Julie revient régulièrement à Paris depuis la mort de sa grand-mère pour s’occuper de cet héritage et aime alors s’installer à La Louisiane, lieu chéri de Juliette.
Shana
Shana a trente-cinq ans et est née à Paris, dans le 18e arrondissement. Elle est l’aînée d’une fratrie de quatre, au sein d’une famille où l’on déménage souvent.
A la mort de son jeune frère en 2010, Shana part à l’aventure sur les routes, avec sa chienne Jasmin. Elle termine son périple en 2015 pour devenir gérante de bar en banlieue parisienne et s’installer avec son nouveau compagnon, lui-même barman. Ce dernier se révèle de plus en plus violent au fil des années, notamment pendant le premier confinement de mars 2020. A l’été suivant, Shana s’enfuit de chez elle avec Jasmin et trouve alors un emploi de serveuse dans un café près de Pont-Neuf. C’est là qu’elle rencontre Charlotte et Xavier qui lui proposent de venir loger à La Louisiane en octobre 2020.
Aujourd’hui, Shana a décroché un CDI chez Amazon. Elle vit toujours à La Louisiane avec Jasmin.
Nathanaëlle
Nathanaëlle a 83 ans. En 1959, après une enfance passée en pension, elle quitte sa Bourgogne natale pour s’installer à Paris, à l’hôtel La Louisiane qu’elle découvre au hasard de ses balades. Elle est alors mannequin pour le prêt-à-porter chez Christian Dior, puis Monoprix.
Lorsqu’elle quitte La Louisiane deux ans plus tard, c’est pour vivre sur une péniche avec son mari. S’ensuivront des années à Londres puis à Genève. A son retour à Paris en 1981, séparée de son époux, Nathanaëlle s’installe Boulevard Voltaire. Dans ce grand appartement au style rococo, elle élève ses trois enfants et prend en charge des pensionnaires. En 2007, elle déménage à la pension des Marronniers rue d’Assas, puis en EHPAD.
Nathanaëlle et sa fille Elodie se retrouvent régulièrement à La Louisiane depuis le premier confinement de mars 2020. Dans la chambre 19, elles partagent à nouveau des moments d’intimité que le contexte de pandémie n’autorisait plus.
Naissance de la Civélosation ! par le philosophe Emmanuel Jaffelin dans Entreprendre
Par Emmanuel Jaffelin, auteur de Célébrations du Bonheur (Michel Lafon)
Les profs d’histoire ont l’habitude de parler des « civilisations » ( la sumérienne, l’égyptienne, la sabéenne, la chinoise[1], l’indienne, etc.). Si, dans sa période d’Uruk, la sumérienne voit apparaître l’écriture, il faut bien dire que, dans quelques siècles, des historiens parleront de l’apparition du vélo au XIXe siècle et de son imposition comme mode de transport principal[2] au milieu du XXIe siècle. Ils seront dès lors capables de parler du passage de la civilisation occidentale à une civilisation du vélo, autrement dit à une Civélo-sation [3]! En 2022, en France, par exemple, un petit panneau triangulaire placé sur les feux rouges indique que le cycliste peut ne pas s’y arrêter : privilège, privilège! Règne du cycliste pour qui le vélo est un nouveau car-rosse qui ressemble à un os !
A première vue, la nouvelle semble bonne : le vélocipède est un moyen de locomotion qui ne pollue pas et qui assure à l’individu son autonomie. A seconde vue, ce moyen est, au vingt-deuxième siècle, une expression de l’idéologie écologique et de la mise en place d’une dictature. En effet, le vélo ne pollue pas si le cycliste pédale et fonde son mouvement sur son activité physique ; en revanche, lorsqu’il est électrique[4], il n’est plus un vélo, mais seulement l’un des nombreux deux roues[5] à moteur (comme les scooters et les motos) déguisé en « vélo » et qui fonctionne grâce à une batterie[6] rechargée, chaque jour en France, grâce à une centrale nucléaire[7]. Malgré cette hypocrisie patente[8], les élus s’efforcent de réduire la présence des voitures dans les villes et dans le pays. C’est ainsi que la mairesse de Paris, Anne Hidalgo,sous l’influence des élus verts présents dans le conseil municipal,« veut diminuer drastiquement la circulation des voitures dans le centre[9] ». « Cette « zone à trafic limité » (ztl) a pour ambition de « réduire drastiquement le trafic de transit pour faire la part belle aux piétons, aux vélos et aux transports en commun [10]».
Disons-le clairement, cet acte est l’expression d’un Nouveau Moyen âge avec ces différences notoires consistant dans le fait qu’il n’y a plus à Paris de murailles, de ponts-levis ni, quasiment, de chevaux, mais, à leur place, se trouvent des policiers ( qui font murailles), des métros ( passant sous des tunnels) et des..vélos! Cette idée d’interdire la voiture au soit-disant profit du piéton est en réalité une volonté de supprimer La voiture et La liberté de mouvement. La voiture étant née après le vélo[11], vouloir la supprimer témoigne réellement d’un refus du progrès. Cette apologie du vélo s’avère donc être le symptôme d’une apologie du passé et donc d’une attitude réactionnaire. Tant qu’on y est, pourquoi ne pas interdire les ventes de briquets pour exiger celle des silex ?!! Plutôt que d’avancer le nez en avant, les apologistes du vélo avance en Néanderthals[12] !
Par Emmanuel Jaffelin, cycliste, motard et auteur de Célébrations du Bonheur (Michel Lafon)
[1]– En moyenne, la batterie du vélo électrique à une autonomie de 3h ou, dit autrement de 50 à 70 kms
[2]– Le vélocipède est inventé en Allemagne par Karl Drais von Sauerbronn en 1817. Il l’appelle « machine à courir » (Laufmachine) car il n’a pas (encore) de pédale
[3]– Rappelons qu’étymologiquement le mot civilisation vient du latin, à savoir le mot civis qui désigne le citoyen et le mot civitas désignant la cité. Dit autrement, la civilisation désigne l’ensemble des citoyens d’une cité commune. Et, par extension, l’ensemble des valeurs et des connaissances de ladite cité. Ce mot est un néologisme inventé par le marquis Mirabeau en 1756. Civélosation désigne le règne d’une vélo dans une civilisation où s’imposent les critères écologiques de la vie humaine. Ce mot est un néologisme crée dans le présent article par son auteur, le philosophe Emmanuel Jaffelin, non marquis, mais marquant ! Le CI rappelle celui de civis, la cité, Anne Hidalgo voulant faire de la civis dont elle est la Mairesse, Paris, la civis du vélo donc un cobaye de la Civélosation
[4]– il est aussi appelé « vélo hybride » dans un monde où tout le devient. Un iel est un nouveau pronom personnel hybride du « il » et du « elle », c’est-à-dire qui mélange le masculin et le féminin. Ce vélo post-moderne mélange le mécanique et l’électrique, la monture ( on monte un cheval et on monte sur un vélo) et du véhicule.
[5]– A noter que ces véhicules peuvent exister à trois roues : les tricycles
[6]– cette batterie, comme celle de téléphones fonctionne au lithium. Bonne durée de vie, pas d’effet de mémoire et bonne durée de vie sont ces atouts. Poids élevé, faible autonomie et présence d’acide liquide dangereux sont ses inconvénients.
[7]– s’il ne pollue pas directement comme un scooter ou une moto, il pollue indirectement et à plus long terme en raison de sa batterie (dont on ne sait pas quoi faire) et de la centrale nucléaire qui peut fuir, exploser ou être bombardée et –donc contaminée une partie de la planète pendant des millénaires !
[8]– qui masque une écologie soutenant le nucléaire !
[9]– Les Echos, 14 mai 2021
[10]– idem
[11]– la voiture fut créée en 1886, soit 79 ans après le vélo.
[12]-Espèce Homo ayant vécu jusqu’il y a 30.000 ans avant aujourd’hui
Le prix Cazes 2022 remis à Gautier Battistella et Mathilde Brézet

