« Un livre intéressant car non idéologique, fondé sur l’application de lois physiques » (sur Jaouad Zemmouri)

Jaouad Zemmouri, Citoyens, pas assistés

L’époque est propice à une réflexion sur le modèle social français. Depuis des dizaines d’années, le modèle va dans le mur. Depuis Mitterrand II avec Rocard en 1988, explique l’auteur, où avec le RMI, le gouvernement a admis que l’équilibre instauré par la Sécurité sociale en 1945 était rompu. On est passé de la logique d’assurance à la logique d’assistance – de l’ayant-droit au demandeur qui doit justifier de sa misère pour toucher une aumône. Depuis, personne n’a rien fait, éternellement soumis aux pressions électorales de court terme, et à la surenchère de « la gauche » du toujours plus. Pourtant l’argent existe, il est seulement mal orienté, mal prélevé, mal distribué.

Jaouad Zemmouri (qui n’a aucun lien de famille avec Zemmour), est un Marocain arrivé en France en 1981 à 21 ans pour poursuivre des études de physique fondamentale. Parfait exemple de la méritocratie républicaine, l’étudiant a brillamment réussi, passé son doctorat en 1988, est devenu Professeur des Universités de Lille en 1998. Par choix délibéré, il a choisi la nationalité française en 1990. « Ce que j’ai trouvé en arrivant à dépassé ce que j’étais venu chercher. Pas seulement les bibliothèques et les laboratoires. Pas seulement la qualité des professeurs. Quelque chose de plus profond de plus rare : un contrat social ». Celui de Pierre Laroque en 1945. Il a été fonctionnaire de l’État comme professeur, chercheur dans un laboratoire public, puis entrepreneur privé qui crée, embauche et investit – en se confrontant quotidiennement aux charges, aux réglementations et aux marchés. Il a constaté que la situation s’est dégradée progressivement. La dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 et le chaos qui s’en est ensuivi était le symptôme, pas la maladie, dit il. D’où ce livre : un diagnostic et une proposition.

Les quatre piliers de l’âge d’or de 1945 se sont effondrés.

  • Le premier était le plein emploi de masse ; aujourd’hui le chômage dépasse 8%.
  • Le second était l’âge d’or de l’industrie et de l’usine où l’on faisait carrière de 18 à 65 ans ; aujourd’hui, 80 % des contrats sont en CDD et le chômage n’est jamais loin.
  • Le troisième était une démographie triomphante avec le baby-boom, quatre actifs cotisants pour un seul retraité ; aujourd’hui, c’est presque l’inverse. Et ceux qui braillent contre l’immigration et pour la souveraineté oublient de faire des enfants.
  • Le quatrième était une économie fermée et souveraine avec des frontières douanières et l’État qui contrôle sa monnaie et peut la dévaluer ; aujourd’hui, nous sommes une économie ouverte et amarrée à l’euro qui oblige. L’ouverture des frontières et l’éveil industriel de l’Asie, dont la Chine, suscite une compétition mondiale pour laquelle le système de financement social français n’a pas été conçu. On taxe toujours autant, ce qui augmente le coût du travail et les impôts payés par les salariés, alors que les pays d’Asie travaillent beaucoup plus pour beaucoup moins, et avec quasiment aucune taxe. L’équation est impossible.

« Un consultant indépendant qui facture 8000€ par mois à travers sa micro-entreprise finance moins le système social qu’un employé de bureau qui gagne 2500€ en CDI, alors que ses capacités contributives sont bien supérieures », expose-t-il. L’État a financé la protection sociale en taxant un modèle de salarié industriel stable qui est en train de disparaître. Car l’économie numérique contribue très peu ou pas du tout au pot commun. Près de 5 milliards d’euros de manque à gagner chaque année pour la protection sociale, estime l’auteur. Quant à la démographie, c’est le papy-boom : moins de cotisants, plus de dépenses de retraite et de santé. Tous les politiciens ont fait semblant que rien n’avait changé, en ajoutant une rustine sur la rustine précédente. Toujours des réformes, et toujours des services publics qui se dégradent, toujours du financement qui se dérobe « Et voici le résultat : un système qui absorbe près de 34% de PIB en dépenses sociales – le taux le plus élevé du monde – et qui malgré cela laisse 9 millions de Français sous le seuil de pauvreté C’est la définition d’un système à la fois trop cher et insuffisamment efficace ».

A chaque nouveau problème une nouvelle aide. La complexité augmente le nombre de règlements, de bureaux et de fonctionnaires pour gérer tout cela. L’auteur prend plaisir à citer la liste – interminable : « Le RSA, la prime pour l’emploi, la prime d’activité, le chèque énergie, l’allocation de rentrée scolaire, les APL modulées selon une dizaine de critères, l‘AAH, le minimum vieillesse, l’ASS, la CMU, l’ACS, l’APA, la PCH, le FNSA, le chèque alimentation, le bonus-malus automobile…» Plus d’une quarantaine de dispositifs distincts d’aides sociales nationales, plus les centaines de variantes locales gérées par les départements et les communes. Pour administrer tout cela, près de 150 000 fonctionnaires pour 14 milliards d’euros de coût annuel estimé pour les seuls frais de gestion. Sans parler des 470 niches fiscales qui coûtent entre 80 et 90 milliards d’euros par an.

Pire : c’est la mécanique de la falaise pour les aides sociales. Elles sont soumise à des plafonds de ressources et les seuils sont situés dans la même zone de revenus, ils se superposent. Quand un travailleur précaire franchit cette zone en gagnant un peu plus, il perd toutes ses aides. Travailler plus pour gagner moins, c’est le résultat de ce socialisme d’assistanat. Il faut contrôler, et la bureaucratie est devenue une fin en soi plus qu’un moyen. Les dommages invisibles que font le système aux gens sont psychologiquement, socialement et politiquement incommensurables. L’individu intègre progressivement que ses actions n’ont pas d’effet prévisible sur sa situation. Avec des démarches infructueuses, des formulaires à remplir, des droits qui changent tous les trimestres, des menaces de remboursement de trop-perçu, du flicage généralisé. C’est développer une relation de dépendance passive (à la soviétique) vis-à-vis du système. Les classes moyennes, piliers de la démocratie, sont prises au piège par une smicardisation silencieuse. A quoi bon obtenir un diplôme, si c’est pour gagner une centaine d’euros de plus que le smicard qui n’a rien fait en classe ? Le SMIC est indexé sur l’inflation, mais pas les salaires au-dessus. L’entreprise est obligée d’user de sa marge pour payer le SMIC légal, et n’a plus assez de trésorerie pour augmenter les autres. « Pour chaque euro accordé au salarié, l’employeur en débourse 2,3 à 3. Le mérite coûte trop cher ». C’est ainsi que l’on détruit la valeur du travail.

Le seul remède : l’imposition du revenu dès le premier euro, taxe universelle à 25 %, et la fin des niches (90 milliards). L’impôt sur les société est supprimé pour être remplacé par une taxe unique de 6 % sur le chiffre d’affaires réalisés en France. Ainsi, Amazon ne peut pas déclarer rien du tout. Fin aussi de l’impôt privé que sont les mutuelles obligatoires, avec leur racket de 20 % de frais de gestion, alors que la Sécurité sociale n’en connaît que 4 % ; on récupère 8 milliards. En revanche, une TVA sociale à 25 % au lieu de 20 % actuellement. Les taux réduits sont maintenus pour les produits de première nécessité (5,5%) et les services locaux (10%), mais ce sont les consommateurs qui payent – librement – les dépenses de surplus, notamment les étrangers qui viennent en touristes sans contribuer aux services et infrastructures financées par l’impôt, ou les importations qui ne produisent aucune cotisation sociale. « C’est de la thermodynamique appliquée à la République », dit l’auteur.

Un autre remède, plus révolutionnaire : le Socle inconditionnel, de la naissance au décès. L’auteur propose 500€ par mois brut, versé à chaque français éligible, « sans conditions, sans exceptions, sans formulaire à remplir, sans dossier à constituer, sans rendez-vous à honorer devant une Administration qui juge… » C’est un droit de cité (aux Français légitimes), pas une aumône. Ce revenu est destiné à rendre le travail librement choisi plutôt que subi par la peur. C’est une énergie d’activation à chaque étape de la vie. Plus aucun effet de seuil : dès le premier boulot, le salaire s’ajoute à ces 500€. Il protège tous les travailleurs quel que soit leur statut. Il reconnaît le travail invisible. Il restaure la dignité. Il libère l’entreprenariat à tout âge et en toute sécurité. Les expériences internationales montrent que cela n’incite pas les gens à éviter le travail. Le revenu universel n’est pas une idée de gauche, l’un de ses défenseurs les plus célèbres était Milton Friedman, l’économiste libéral le plus influent du XXe siècle, conseiller de Reagan et Thatcher. Ce revenu illustre les trois mots de la devise républicaine : la fraternité qui dit que nul citoyen de la République ne mourra dans le dénuement ; l’égalité qui dit que la même règle s’applique à tous ; la liberté qui dit que chaque citoyen est maître de son effort.

Il y aura des résistances, mais la transformation du modèle est inéluctable. Une longue phase de transition sera nécessaire, mais une campagne présidentielle est justement le moment de commencer à en débattre. L’auteur « incarne » chaque exemple dans des cas concrets. « Ce que les sondages ne capturent pas et que les études de psychologie sociale documentent systématiquement, c’est que la confiance se reconstruit très vite quand les institutions prouvent qu’elles fonctionnent. Pas par des discours – par des actes concrets, mesurables, vérifiables sur le relevé bancaire… »

Un livre intéressant car non idéologique, fondé sur l’application de lois physiques. Bien loin du brûlot provocateur et approximatif d’une Knafo, intéressée à prendre le pouvoir. Évidemment, un livre non médiatique, publié à compte d’auteur. Mais qu’on se le lise !

Jaouad Zemmouri, Citoyens, pas assistés – pour en finir avec l’aumône et rendre leurs droits aux Français, 2026, Édition d’auteur jaouad.zemmouri@icloud.com, 261 pages, €15,99, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, garanti sans IA, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Tribune de Jaouad Zemmouri dans La Croix : il veut des citoyens, pas des assistés

« On veut le Bac, pas la Bac » : nos lycéens ne demandent pas l’aumône, ils demandent à être citoyens

Oct 1, 2026 · Tribune de Jaouad Zemmouri

Alors que la mobilisation lycéenne s’étend et que des lycées brûlent, le physicien Jaouad Zemmouri, professeur émérite à l’Université de Lille et auteur de Citoyens, pas assistés*, refuse de choisir entre l’indignation et l’excuse. Pour lui, la question n’est pas de calmer les jeunes, mais de les reconnaître.*

Jeudi 1er octobre, à Nantes, le lycée Nelson-Mandela a pris feu. Un feu de poubelles, allumé selon les premiers témoignages par un groupe extérieur à l’établissement, s’est propagé au bâtiment. Le même jour, à Lille, une lycéenne brandissait une pancarte : « On veut le Bac, pas la Bac ».

Deux images d’une même journée. Elles disent deux choses différentes. Il faut se garder de les confondre.

Ne pas confondre la colère et la casse

Depuis la mi-septembre, des centaines d’établissements ont connu blocages ou rassemblements : 416 au 29 septembre, selon le ministère de l’Éducation nationale. Que réclament ces lycéens ? Des professeurs devant les classes. Des bâtiments dignes. Des classes moins surchargées. Moins d’angoisse face à Parcoursup. Rien qui ressemble à un caprice : c’est la demande d’un service public qui fonctionne.

Ceux qui incendient un lycée ne défendent pas l’école. Ils la détruisent, et ils doivent répondre de leurs actes. Mais si l’on ne voit dans cette jeunesse que des casseurs, on commet deux erreurs. On insulte l’immense majorité qui manifeste pour pouvoir apprendre. Et on s’interdit de comprendre pourquoi une minorité bascule.

Ce que voient nos enfants

Face à ces images, deux réflexes s’affrontent. Les uns veulent punir, les autres veulent apaiser à coups de mesures et de crédits. Les deux passent à côté de l’essentiel : aucune somme d’argent n’a jamais fait tenir une société. Ce qui la fait tenir, c’est le sentiment, chez chacun, d’en faire partie.

Posons plutôt la vraie question : que voit un lycéen de 2026 quand il regarde autour de lui ?

Il voit ses parents compter. Les courses, le plein, le loyer, les fins de mois qui commencent le 15. En France, plus d’un mineur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté : 22,4 % en 2024 selon l’Insee, soit près de 2,9 millions d’enfants. Ces enfants-là sont aujourd’hui dans nos lycées.

Il voit que le travail ne protège plus. Que ses parents travaillent, et galèrent quand même.

Il voit qu’à 18 ans il sera majeur, électeur, contribuable, mais qu’en règle générale il n’aura droit à aucun revenu minimum avant 25 ans. Citoyen pour les devoirs, mineur pour les droits.

Et il entend tout le monde lui décrire son avenir comme incertain : climat, dette, emploi, logement.

Un jeune qui grandit dans ce paysage n’a pas besoin qu’on l’assiste. Il a besoin qu’on lui dise qu’il compte.

Le regard du physicien

Je suis physicien des systèmes non linéaires. Dans ces systèmes, ce n’est pas l’intensité d’une force qui provoque la rupture, c’est la manière dont les éléments sont couplés entre eux. Quand le lien entre un individu et la collectivité dépend de sa situation (aidé s’il prouve sa pauvreté, oublié s’il gagne un peu plus, soupçonné s’il demande), le système devient instable. Les tensions s’accumulent sans canal pour se dissiper. Puis il bascule.

Les images de cette semaine ne sont pas une cause. Elles sont un symptôme : celui d’un couplage rompu entre la République et une partie de ses enfants.

Nous avons dépensé des milliards en dispositifs, en plans, en guichets. Chacun, pris isolément, se défend. L’ensemble ne fonctionne pas, parce qu’il fabrique des assistés là où il faudrait des citoyens.

Citoyens, pas assistés

Être assisté, c’est devoir prouver qu’on manque pour avoir le droit de recevoir. C’est attendre au guichet, être contrôlé, être soupçonné. Être citoyen, c’est l’inverse : on a sa place parce qu’on appartient, et l’on contribue parce qu’on appartient.

Un citoyen, c’est quelqu’un qu’on reconnaît, sans qu’il ait à mendier sa place. C’est quelqu’un dont on attend quelque chose : qu’il s’engage, qu’il contribue, qu’il réponde de ses actes. Et c’est quelqu’un à qui l’on tient parole : l’école qu’on lui promet a des professeurs, l’avenir qu’on lui décrit a un chemin.

Reconnaissance, exigence, parole tenue. Nos lycéens vivent aujourd’hui l’inverse : on les ignore jusqu’à ce qu’ils bloquent, on ne leur demande rien, et la promesse de l’école n’est pas tenue. On ne fabrique pas des citoyens ainsi. On fabrique de la défiance.

La reconnaissance appelle l’engagement. Une République qui dit à ses jeunes « tu es des nôtres » est en droit de leur demander en retour : engage-toi. Dans ton quartier, dans une association, au service d’une cause qui te dépasse. Les étudiants que j’ai formés, les lycéens qui défilent aujourd’hui, ne demandent que cela : être utiles, et être reconnus.

Une quatrième fois

La France a su, à trois reprises, faire de ses habitants des citoyens : en 1789, avec l’école de la République, puis en 1945 avec la Sécurité sociale. Chaque fois, elle a choisi d’investir dans les personnes plutôt que de gérer leur détresse.

Arrivé de Fès à Lille en 1981, boursier de l’État marocain, j’ai trouvé ici une université ouverte qui m’a formé sans rien me demander d’autre que de travailler. Je sais ce que produit un pays qui investit dans un jeune.

Les lycéens de Nantes et de Lille ne demandent pas qu’on les calme. Ils demandent qu’on les compte. Il est temps d’une quatrième fois.

Jaouad Zemmouri est physicien, professeur émérite à l’Université de Lille (PhLAM-CNRS), auteur de Citoyens, pas assistés (2026).