Qu’est-ce qui nous fait créer ?

Retrouver le désir de créer

Avec Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge

Une œuvre nous bouleverse, mais comment transformer cette émotion en élan personnel ? Dans « Les livres au cœur », Marianne Vourch et Marjorie Rafécas-Poeydomenge croisent leurs expériences de la transmission musicale et de la recherche sur la créativité. Leur conversation ramène l’inspiration à des expériences concrètes : écouter une voix, éprouver un rythme, apprendre, douter et laisser mûrir.

À partir d’un entretien conduit par Guilaine Depis pour Le Salon de Guilaine.

Enfant, devant Mireille, Marianne Vourch ne voulait pas seulement regarder le spectacle. Elle voulait monter dans les carrioles, rejoindre les chanteurs, partir avec eux. Des fleurs, des costumes, des chœurs : avant toute théorie sur la création, il y avait ce désir très simple de prendre part à ce qui se passait sur scène. Marjorie Rafécas-Poeydomenge évoque d’autres portes d’entrée : l’ironie mystérieuse d’Oscar Wilde, Chopin, la comédie musicale Grease ou Aretha Franklin, que son père écoutait.

Ces souvenirs ouvrent un dialogue sur une question que les deux invitées abordent par des chemins différents. Marianne Vourch raconte les musiciens, leur consacre des journaux intimes et fait découvrir les œuvres dans des concerts commentés. Marjorie Rafécas-Poeydomenge, dans Ravivez votre élan créatif, rapproche philosophie, psychologie, neurosciences et parcours d’artistes. Pour l’une comme pour l’autre, la rencontre avec une œuvre peut déplacer une existence. Elle peut aussi rester longtemps une énigme.

Ce qui nous ébranle

L’admiration ne suffit pas à expliquer le désir de transmettre. Marianne Vourch se souvient de L’Histoire du soldat de Stravinsky, découvert dans l’enfance. La musique lui avait paru dure, étrange, presque violente. Elle n’avait rien compris. Des années plus tard, elle a choisi de reprogrammer l’œuvre, comme pour retourner vers une expérience restée ouverte. « Il faut que je reparte sur ce chemin », s’était-elle dit.

On peut donc être appelé par ce qui résiste. Marjorie Rafécas-Poeydomenge relève un autre piège : l’admiration peut établir une frontière entre les génies et nous. Pour la franchir, elle propose de regarder leur travail, leur curiosité, la manière dont ils ont poursuivi leurs recherches. Léonard de Vinci et Hildegarde de Bingen l’intéressent notamment pour cette ouverture à plusieurs domaines. Une œuvre achevée impressionne ; un parcours peut devenir une invitation.

« J’aime bien le mot “transformer” », dit Marianne Vourch. Elle l’associe à Liszt, à une existence traversée par l’amour profane et l’amour sacré. La transformation permet de penser une vie qui se construit à partir de ce qu’elle a reçu et traversé. Pour les plus jeunes, elle ouvre une possibilité là où la grandeur d’un artiste pourrait susciter le découragement.

Apprendre sans refermer les possibles

Les deux invitées se rejoignent sur les limites d’une éducation trop normée. Marjorie Rafécas-Poeydomenge regrette une place parfois excessive accordée à la logique et à une pédagogie très cadrée. Marianne Vourch introduit cependant une nuance : certaines contraintes peuvent aussi faire grandir une force intérieure, une volonté d’expression qui cherche son passage.

La conversation ne débouche pas pour autant sur une célébration de la souffrance. Marianne Vourch prend l’exemple de Mendelssohn, compositeur magnifique issu d’une famille aisée. Il n’existe pas de biographie obligatoire du créateur. Le doute, le travail et les frustrations appartiennent à des parcours très différents. Les manuscrits de Mozart et de Beethoven en offrent, à ses yeux, une image : les chemins de l’invention peuvent être plus ou moins laborieux sans que l’on ait à classer les génies.

La technique est tout aussi ambivalente. Pour écrire, rappelle Marjorie Rafécas-Poeydomenge, il faut chercher son rythme, travailler ses phrases, acquérir des outils. Mais une poésie réduite à ses règles risque de perdre son envol. Il faut aussi laisser décanter. Marianne Vourch voit chez Bach l’exemple d’une maîtrise des codes qui ouvre une grande liberté. L’apprentissage devient fécond lorsqu’il permet d’aller plus loin que l’exercice lui-même.

La musique se comprend aussi avec le corps

Ce passage du savoir à l’expérience traverse le travail de Marianne Vourch sur Louis XIV. Avec Portrait en musique de Louis XIV, le livre se prolonge dans l’écoute. Le Ballet de la nuit, dans lequel le jeune souverain paraît en Apollon, ne raconte pas seulement une étape de son règne. Musique, gestes et costumes font éprouver la mise en scène d’une autorité. Quand le roi cesse de danser et regarde la cour depuis la salle, le rapport de pouvoir demeure, mais le regard a changé de place.

Pour Marjorie Rafécas-Poeydomenge, cette approche permet de ressentir l’histoire au lieu de la réduire à une suite de dates. Elle rappelle surtout que l’inspiration engage le corps entier. Marcher, nager, danser : le mouvement peut accompagner l’arrivée d’une idée. C’est une dimension qu’elle juge essentielle dans les discussions sur la créativité et l’intelligence artificielle.

Marianne Vourch en a fait très tôt l’expérience. Sa grand-mère faisait danser les partitions avant de les travailler au piano. « Tout est respiration, tout est dans le corps », résume-t-elle. Dans ses concerts, les enfants sont donc invités à monter sur scène pour éprouver un rythme. Après un programme consacré aux suites pour violoncelle de Bach, certains faisaient la queue pour danser une gavotte. Ils voulaient vivre ce qu’ils venaient d’entendre.

De la gêne au plaisir musical

La transmission commence souvent par l’accueil d’une réaction inattendue. Devant le portrait de Louis XIV et sa perruque, des collégiens sourient. Marianne Vourch ne les réprimande pas. Elle leur dit qu’elle comprend : cette image est éloignée de leur univers. Expliquer permet ensuite de faire apparaître une personne derrière le costume.

Elle raconte aussi un concert des Nuits d’été de Berlioz devant des adolescents. Les premières notes de la chanteuse provoquent des rires. La voix lyrique surprend ; elle peut gêner. Marianne Vourch revient alors sur le travail vocal, les muscles et l’entraînement, comme on expliquerait celui d’un nageur. Peu à peu, l’écoute s’installe. Un élève demande à son voisin d’arrêter de plaisanter. Certains finissent par pleurer.

Ce souvenir la conforte dans la nécessité de la pédagogie. Comprendre ce qui arrive permet de quitter la méfiance. La voix joue ici un rôle singulier : elle transporte une émotion et donne le sentiment d’une présence. Lorsque Clément Hervieu-Léger lit le journal intime de Chopin, Marianne Vourch dit avoir l’impression de se trouver dans une pièce avec le musicien. Marjorie Rafécas-Poeydomenge souligne, elle aussi, la différence entre lire silencieusement un texte et l’entendre : le timbre et la prosodie modifient la rencontre.

Seul pour créer et relié aux autres

La place du public fait apparaître une divergence. Pour Marjorie Rafécas-Poeydomenge, l’image de l’artiste absolument seul est trompeuse. Il est habité par ses lectures, ses découvertes et ses écoutes ; ensuite, son œuvre poursuit sa vie à travers les interprétations qu’elle suscite. « C’est vraiment une aventure collective », affirme-t-elle.

Marianne Vourch insiste, elle, sur la solitude de celui qui ignore si son œuvre trouvera un public. Créer demande de s’affranchir du jugement extérieur. Les deux perspectives finissent par se préciser : être nourri par les autres ne signifie pas travailler sous leur regard. Marjorie Rafécas-Poeydomenge reconnaît que l’obsession de ce regard peut devenir bloquante.

Reste la part que personne ne maîtrise : ce qui sera reçu, ce qui touchera, ce qui échappera. Le succès d’une œuvre n’est pas toujours celui que son auteur avait imaginé. Cette incertitude participe du mystère de la création ; elle oblige à renoncer à la recette qui garantirait à la fois l’inspiration et la reconnaissance.

Redonner du temps à la rencontre

À l’heure des contenus qui défilent, Marjorie Rafécas-Poeydomenge défend une curiosité patiente. Elle aime chercher des livres anciens, oubliés ou épuisés, comme une archéologue. Tout un patrimoine reste à découvrir au-delà de ce qui nous est immédiatement proposé par les outils numériques. Revenir vers le passé peut rouvrir le présent.

Marianne Vourch, de son côté, parle de recueillement. Dans les musiques choisies pour raconter les périodes douloureuses de la vie de Louis XIV, elle trouve la possibilité d’un apaisement qui ne suppose aucune appartenance religieuse. « Le recueillement, c’est le silence qu’on fait en soi », dit-elle.

Le dernier conseil de Marjorie Rafécas-Poeydomenge est modeste en apparence : faire de la place au sommeil, au rêve, à la marche, à la concentration. Ralentir et laisser décanter. Après une conversation traversée de grands noms, l’élan créatif revient ainsi à une disponibilité que chacun peut essayer de retrouver.

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