Actualités (NON EXHAUSTIF)

Critique Babelio 2 du Cauchemar américain

Critique de Patmarob

Patmarob
02 février 2026
En miroir de l’actualité, « le cauchemar américain ou l’affrontement de somnambules » présente un portrait de la société américaine entre 2014 et 2021. Fort de ses dix années de présence aux Etats-Unis, Nathan Juste narre, en alternance, les parcours de deux américains, Richard et John. Richard (Richie) est éduqué dans une famille républicaine ; à dix ans, il reçoit de son père une arme et s’entraîne dans un club de tir. John, vétéran de l’Irak, est photographe et chasse les faits de société. Les deux personnages sont installés, par touches successives, dans leur milieu social. le lecteur suit les évolutions qui radicalisent les positions politiques exacerbées par les fausses informations. Richard est absorbé par le monde virtuel de son ami Gavin, manipulateur des réseaux exploitant sans état d’âme leur rentabilité mercantile. A l’affut des sites conspirationnistes, ils tombent dans la sphère d’influence du professeur Carlson, qui repère les meilleures recrues. Dans son souci de témoigner, John suit Alicia, militante des droits des immigrés, engagée dans les manifestations contre l’extrême droite. le rythme de l’histoire s’accélère dans la seconde partie du livre, l’intérêt du lecteur est maintenu à l’approche des élections présidentielles de 2020.L’auteur installe un parallèle intéressant entre le « Manuel de construction horlogère suisse » et la méthode d’endoctrinement du professeur Carlson, dont l’objectif est de préparer un renversement du pouvoir. Mais la soumission n’est pas seulement facteur de manipulation, pour soigner son stress post traumatique après son retour d’Irak, John décide d’entrer en clinique. Les neuroleptiques, la méthode de la neuroplasticité lui permettent de comprendre son mal…La soumission à la chimie montre une limite à la liberté et au contrôle de soi. L’attaque du Capitole du 6 janvier 2021 est présentée efficacement. La violence, la fracture de la société ont mené au cauchemar. L’individu se fond dans le groupe, les somnambules s’affrontent. Un premier roman qui mérite l’attention.
Merci à Babelio (à l’opération Masse Critique) et à « la Balustrade de Guilaine Depis » pour cette découverte.

Marie B Lévy dans Actualitté

Ce que savent les arbres : doute, science et survivance

Le roman Les vœux Flottants de Marie B.Levy s’ouvre sur une disparition brutale : celle de Myron, biologiste engagé dans des recherches sensibles, dont l’avion s’abîme en mer alors qu’il rentre d’un déplacement professionnel.

Sa femme Anne, décoratrice installée dans le Sud de la France, se retrouve seule face à une succession d’anomalies – documents manquants, messages énigmatiques, silences institutionnels – qui fissurent la version officielle de l’accident. À mesure que le récit circule entre la Provence, la Grèce et le Japon, les rencontres et les signes accumulés déplacent l’enquête vers une zone incertaine, où le rationnel, l’intuition et la mémoire entrent en tension, jusqu’à faire émerger un dilemme central : faut-il révéler ce que l’on pressent, ou préserver ce qui doit rester enfoui ?

Dans cet ouvrage, Marie B. Lévy ne construit pas un simple récit de disparition, mais une réflexion romanesque sur la conscience, la responsabilité et la limite. À travers une intrigue où l’enquête progresse moins par preuves que par fissures, le roman interroge ce que le vivant — humain, végétal, symbolique — conserve, transmet ou refuse de livrer. Entre Provence et Japon, biologie contemporaine et rituels anciens, le texte s’inscrit dans une tradition du doute, là où la littérature est un lieu d’examen moral.

Une narration fondée sur le soupçon plutôt que sur l’énigme

La disparition de Myron Schtoulsky lors d’un accident aérien au large de Corfou pourrait appeler un schéma narratif classique : enquête, révélations, résolution. Or Les Vœux flottants prend un chemin inverse. L’événement fondateur ne cesse d’être remis en question, non par l’accumulation de preuves, mais par la persistance d’un doute intime, né d’un rêve : « on m’a tué » (p. 89).

Ce rêve agit comme un noyau instable autour duquel le récit s’organise. Il ne relève ni du pur fantastique ni de la simple hallucination traumatique. À la manière des romans de Patrick Modiano ou de certains textes tardifs de Henry James, la vérité ne se situe jamais dans les faits eux-mêmes, mais dans l’impossibilité de les stabiliser. Anne le reconnaît : « Toutes les options que j’imagine me perturbent » (p. 89). Le roman se déploie ainsi comme une épistémologie du doute, où l’enquête se mue en introspection.

L’arbre : archive morale

L’érable du Japon, offert par Ota, constitue le véritable centre symbolique du roman. Unique arbre du jardin, il est le lieu où Myron suspendait ses vœux, formulés sous forme de questions : « Suis-je allé trop loin ? », « Dois-je arrêter ou continuer ? » Contrairement aux arbres oraculaires des mythes antiques, celui-ci ne délivre aucune réponse explicite.

Cette fonction rappelle les conceptions japonaises du rapport au vivant, où la nature n’est ni décor ni simple métaphore, mais réservoir de présence. On pense aux récits de Kawabata (Le Maître ou le tournoi de go) ou à certaines nouvelles de Tanizaki, où le silence et l’effacement portent autant de sens que la parole. L’arbre n’explique pas : il renvoie. Sa maladie, interprétable aussi bien comme phénomène naturel que comme signe, radicalise cette ambiguïté.

Science contemporaine et vertige éthique

Le travail de Myron sur le cancer du pancréas inscrit le roman dans un débat éminemment contemporain : celui des limites de la recherche scientifique. La question qui traverse les vœux — « suis-je allé trop loin ? » — fonctionne comme une variation moderne d’un questionnement ancien, que l’on retrouve aussi bien chez Goethe (Faust) que dans les dystopies scientifiques du XXᵉ siècle.

Le personnage de Link, directeur de laboratoire, incarne une rationalité stratégique, attentive aux résultats et à leur valorisation : « Link guette toutes les avancées médicales sur le cancer du pancréas » (p. 273). Mais le roman se garde de toute caricature. Il ne condamne pas la science ; il interroge la dissociation possible entre progrès technique et responsabilité morale. En cela, Les Vœux flottants rejoint une tradition critique où la science apparaît comme un espace de dilemme plutôt que de salut.

Rêve, vision et déréalisation

La longue séquence onirique sous-marine (p. 28-29) constitue l’un des sommets stylistiques du roman. Le temps y est suspendu, les corps figés, le monde immobilisé dans une sorte d’éternité provisoire. Cette scène évoque autant les descentes aux enfers antiques que certaines visions de Solaris de Stanisław Lem, où la perception humaine se heurte à ce qu’elle ne peut pleinement comprendre.

Anne y découvre le corps de son mari, puis ses yeux qui s’ouvrent, brûlants. Cette vision ne produit aucune certitude durable ; elle fracture au contraire la frontière entre réalité et illusion. Plus tard, Anne constate elle-même : « Une part de moi a déconnecté » (p. 169). Le roman explore ainsi la fragilité psychique du deuil sans jamais la réduire à une pathologie explicative.

Le choix du silence

La fin du roman refuse toute résolution spectaculaire. Les travaux de Myron ont disparu ; peut-être réapparaîtront-ils. Anne, quant à elle, choisit une forme de retrait : « Moi je ne guette plus rien et attends que ma vie redevienne comme avant » (p. 273). Pourtant, « le goût du bonheur n’y est plus » (p. 273).

Ce choix — dévoiler ou protéger — demeure suspendu. Il confère au roman une dimension profondément éthique : savoir n’est pas toujours agir, et comprendre n’est pas toujours réparer. À l’image des vœux emportés par le vent, Les Vœux flottants accepte de laisser ses questions ouvertes.

Une poétique du seuil

Par son écriture tendue, son usage maîtrisé du symbole et son refus de la clôture explicative, Les Vœux flottants s’inscrit dans une littérature du seuil — entre science et spiritualité, raison et intuition, enquête et méditation. Marie B. Lévy y propose moins une réponse qu’un espace de réflexion, où le lecteur est invité non à résoudre une énigme, mais à éprouver la persistance du doute comme condition même de la conscience humaine.

Jean-Jacques Dayries dans Saisons de culture : de la finance à la littérature

Jean-Jacques Dayries dans Saisons de culture

JEAN-JACQUES DAYRIES

Par Guilaine Depis

Responsable des affaires en Asie du groupe PECHINEY, il a ensuite travaillé dans la banque d’investissement en Europe et aux Etats-Unis à la Compagnie de SUEZ puis au CREDIT LYONNAIS avant de créer AEW Europe, dont il a été administrateur et directeur général. Cette société gère aujourd’hui €40 milliards d’actifs immobiliers à partir de dix filiales dans les principales capitales européennes. Au cours de sa carrière, M. Dayries a été administrateur de nombreuses sociétés, cotées comme non cotées. Il est devenu écrivain.

Jean-Jacques Dayries, vous avez successivement été administrateur et directeur général dans des entreprises très prestigieuses, où vous avez toujours réussi. Depuis quelques années, vous vous lancez à corps perdu dans l’écriture. Fort de cette double expérience pensez-vous que la littérature est un domaine plus difficile pour être reconnu à sa juste valeur ?

La vie est faite de plusieurs phases. La grande phase de la vie active est essentielle. Ce sont les quelques décennies où l’on s’investit dans un projet qui est plus ou moins personnel, plus ou moins imposé. Enfant d’expatrié, je n’ai jamais imaginé vivre dans mon coin, mais plutôt continuer à explorer le monde. En travaillant à l’international, vous avez cette possibilité. Cette chance. Le poète Henri Michaux a écrit quelque part : ‘surtout ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison’. Elle peut être petite ou très grande. J’ai préféré qu’elle soit la plus grande prison possible ! La maxime s’applique à ma vision de la littérature. Au bout du parcours professionnel, avec ses succès et ses difficultés, vous pouvez décider de vous mettre en pause ou non. Lecteur compulsif depuis toujours, j’ai décidé d’une nouvelle phase, celle de la création littéraire ‘à ma façon’. Une ‘prison’ à explorer, en quelque sorte pour citer Michaux à nouveau. Au bout de mes nombreux mandats d’administrateur de sociétés, j’ai consacré de plus en plus de temps à mon travail littéraire. J’ai écrit six livres dont quatre ont été publiés. Cette phase de vie est pleine de liberté. Vous n’avez plus des équipes aux quatre coins de la planète mais votre table de travail, solitaire et exigeante. Des thèmes à explorer, des intrigues à construire, des héros qui vivent et vous habitent. C’est un travail d’entrepreneur, tout à fait passionnant.

La question de la valeur est importante. C’est bien sûr essentiel d’avoir des lecteurs qui partagent votre vision ou bien qui sont émus par ce que vous leur proposez. Dans la vie des affaires, la notion de valeur se mesure vite et facilement dans un résultat annuel ou un cours de bourse. Dans le monde de la littérature et de l’édition, la valeur est une notion plus subjective et le succès ne garantit pas l’estime, comme l’inverse ! Se faire connaître et partager son travail me semble beaucoup plus aléatoire et difficile. Même avec l’aide des réseaux sociaux.

Vous avez évolué dans des milieux brassant beaucoup d’argent. Vous découvrez un monde où 99% des écrivains sont ultra pauvres, ne vivent pas de leur plume, appartenez-vous à ceux qui rêvent de changer le monde afin que les auteurs puissent naturellement vivre de leur art et de leur créativité, ou estimez-vous que le privilège et le charme de la vie d’artiste – y compris les écrivains qui créent de la beauté avec des mots – sont aussi dans cette bohème, cette précarité ?

C’est un fait. Terrible et dérangeant. Toute la chaîne est en difficulté : les libraires, les distributeurs, les éditeurs, les auteurs. En décidant de consacrer de plus en plus de temps à l’écriture, je n’avais pas l’objectif d’en vivre. Je souhaitais simplement raconter des histoires intéressantes, avec des héros attachants. Ecrire est un grand plaisir. Le partager est une grande joie. Mon travail est toujours l’occasion de faire pénétrer le lecteur dans un milieu social, une entreprise ou un métier qu’il aurait peu de chance de voir de l’intérieur. Je m’adresse à un public qui souhaite lire autre chose que de la littérature de gare, des romans policiers, ou les romans pour jeunes femmes qui sont si diffusés. Jamais de sordide ou de misérabilisme, des héros positifs, comme dans la vraie vie. Avec une écriture qui a de la tenue. Sinon, j’aurais honte ! Comme je ne suis pas obligé de faire de la copie alimentaire (dommage pour mon éditeur), je peux essayer de garder un objectif de qualité. Sans l’ambition de révolutionner la littérature. En restant honnête.

Dans la finance, il faut savoir prendre des risques. En littérature, diriez-vous aussi qu’il faut savoir se mettre en danger pour récolter le succès ?

Le premier défi, c’est que brusquement, vos amis et vos relations d’affaires vous voient différemment ! Vous pratiquez un sport difficile dans lequel ils ne se lanceront jamais. Ne serait-ce que parce qu’il faut faire un investissement personnel important. Avec régularité, vous devez retourner à votre table de travail. Un roman de 200 pages, c’est au moins 600 heures de travail. Un investissement d’une année, à condition d’être rapide. Comme pour n’importe quel investissement, ‘no risk, no return’. Vous devez risquer cette aventure pour obtenir un résultat… qui peut être décevant. Être la risée de vos amis. Comme pour toute entreprise, il y a une certaine ivresse à tenter le pari. Car au-delà du succès, c’est totalement gratifiant d’aller à la rencontre de ses lecteurs… une fois le risque pris.

Votre œuvre est constituée jusqu’ici de plusieurs romans « Jungle en multinationale », « Quatuor », « Un être libre » … pour en citer quelques-uns. On devine que vous y avez mis beaucoup de vous, néanmoins en imaginant des personnages et des histoires romancées. Est-ce un moyen de préserver votre vie privée ?

Dans un roman, l’intention peut être autobiographique, c’est trop souvent le cas, ou bien totalement détachée du vécu de l’auteur. Il n’y a pas d’interdit. Ce qui m’intéresse est de peindre un milieu social et des situations réalistes. Des lieux ou des évènements qui me sont familiers. Des personnages qui sont plausibles. Je transmets beaucoup de ce que je sais de la vie des affaires, de l’économie politique, et même de la cuisine ou de la navigation à voile. A travers une histoire romanesque qui me semble plus captivante qu’un étalage nombriliste. Etaler sa vie privée, c’est manquer d’idées ou d’ambition. Quoique… certains ont eu le Prix Nobel en choisissant cette voie.

Schopenhauer disait : Un écrivain doit se fourrer tout entier dans son œuvre ; pensez-vous qu’il a tort, ou bien encore que ce soit possible de se fourrer tout entier dans son œuvre sans faire de l’autofiction ?

Je crois qu’il y a une forme d’engagement dans l’écriture. C’est un sport de haut niveau. Il faut y mettre toute son énergie et mobiliser tous ses atouts. C’est ainsi qu’il faut lire ce propos. Cela ne signifie pas qu’il soit nécessaire de se répandre sur ses propres malheurs ou de se vanter d’exploits improbables. L’autofiction est peut-être un moyen commode de soigner un malheur intérieur. Je n’ai pas de goût pour les gens qui se plaignent. Mon admiration va aux êtres positifs, courageux. Ceux qui ont une vision à partager.

Un écrivain doit-il être pudique sur ses blessures intimes ?

La beauté de l’exercice d’écriture réside dans la liberté qu’il offre. La page est blanche pour tout un chacun. La noircir est un privilège. Il n’y a de contraintes que celles que vous acceptez. Stendhal ne s’exprimait pas sur ses blessures intimes. Proust en a fait son fonds de commerce. Il n’y a pas d’obligation. Tout est permis. Seul compte un résultat que des lecteurs apprécieront à sa valeur. Sans garantie !

L’écrivain est-il là pour rendre son lecteur heureux lors d’un moment de divertissement ou bien pour carrément influer sur le cours de sa vie, chambouler ses certitudes, le faire grandir ?

C’est la plus grande ambition possible : un lecteur qui prend plaisir à lire un texte que vous avez créé avec plaisir. Ce texte peut être ardu et sérieux. Il peut être simplement amusant. Peu importe. Ce plaisir, le lecteur le garde en mémoire. Il peut l’accompagner pendant de longues années. Il y a ceux qui ont lu ‘Cent ans de solitude’ ou ‘Les trois mousquetaires’ et les autres. Quelle responsabilité pour l’auteur !

Votre œuvre comporte de la beauté, mais des fulgurances tragiques (« Quatuor ») ; les drames en littérature sont-ils là pour nous aider à davantage apprécier par contrastes les moments paisibles de la vie ?

Le drame n’est pas nécessaire. Quand on est en manque d’idées, il est facile de créer un accident comme de faire disparaître un personnage. La littérature est pleine de ces facilités. C’est une manière de ‘faire de la copie’. Le tragique doit être justifié par l’histoire qui est racontée. Sinon, on sent la manipulation plus ou moins racoleuse.

On dit souvent que les écrivains sont des écorchés vifs… Etes-vous un homme serein ?

Certainement pas. Mais pas torturé non plus. Seulement désireux d’explorer le monde bravement. Avec un peu d’humour et d’humilité.

En dehors de vos enfants, avez-vous l’impression d’avoir accompli des choses dans votre vie qui vous survivront autant que vos livres ?

Le jour où l’on disparait, on survit dans le souvenir que certains garderont de vous. Les équipiers de Tabarly se souviennent toujours avec émotion du grand marin, timide et taiseux. Mes jeunes collaborateurs qui ont fait de belles carrières un peu grâce à moi, les entreprises que j’ai aidées à progresser, mon équipage familial, c’est ma trace personnelle. Avoir fait plutôt du bien. Mis dans ces livres un peu de ces expériences accumulées. Avec honnêteté.

Depuis peu, vous animez des ateliers d’écriture, que retenez-vous de cette expérience ?

Toujours l’idée de la transmission et du partage. J’essaye d’encourager. De dire que 600 heures pour écrire un roman, c’est finalement accessible. L’essentiel est d’éprouver sa liberté. De se faire plaisir !